
Nature & trek · Récit & guide
La faune d'Argentine : où voir manchots, guanacos, condors et baleines
En bref
- L'Argentine n'a pas une faune mais plusieurs : steppe froide au Sud, salars d'altitude au Nord-Ouest, marais subtropicaux au Nord-Est, chaque région a ses espèces.
- La côte du Chubut concentre manchots de Magellan (Punta Tombo), baleines franches australes et grosses colonies marines ; les baleines et la Péninsule Valdés ont leurs récits dédiés.
- Le condor des Andes se guette le long de la cordillère, les vigognes et les flamants roses vivent sur les hauts plateaux du Nord-Ouest.
- Les Esteros del Iberá, dans le Nord-Est, offrent l'observation la plus abondante : carpinchos, caïmans et une multitude d'oiseaux depuis une barque.
La première bête sauvage que j'ai vraiment regardée en Argentine, ce n'était rien de spectaculaire : un guanaco, seul sur une crête de steppe, immobile dans le vent. Je roulais depuis des heures sans rien croiser, et il était là, à me fixer avec cet air un peu hautain qu'ils ont tous. J'ai coupé le moteur. Il n'a pas bougé. Moi non plus. C'est peut-être là que j'ai compris comment ce pays se donne : pas d'un coup, pas sur commande, mais à qui veut bien s'arrêter et attendre.
Ce texte n'est pas une liste d'espèces à cocher. C'est un tour d'horizon, région par région, de ce que j'ai vu ou manqué de voir sur plusieurs voyages, les manchots du Sud, les baleines du Chubut, les condors des Andes, les carpinchos des marais du Nord, les flamants perchés dans le sel des hauts plateaux. L'Argentine tient sur près de quatre mille kilomètres du nord au sud, et sa faune change avec le décor, comme si chaque paysage avait sa propre distribution.
Un pays trop grand pour une seule faune
On arrive souvent avec une image en tête, la Patagonie, le vent, les manchots, et on repart en ayant compris que l'Argentine, question animale, ce n'est pas un décor mais plusieurs. Entre les marais subtropicaux du Nord-Est, la steppe froide du Sud, les salars d'altitude du Nord-Ouest et la forêt humide de la frontière brésilienne, il n'y a pas grand-chose en commun. Les bêtes ne se ressemblent pas, les saisons ne coïncident pas, et ce qui se voit facilement quelque part se cache ailleurs.
Autant le dire tout de suite : je ne suis pas naturaliste. Je n'ai pas de carnet d'espèces, pas d'objectif à mille millimètres, pas de savoir de terrain accumulé sur des années. Je suis un voyageur qui a eu la chance de tomber au bon moment sur de belles choses, et qui a surtout appris à ne rien attendre. La faune sauvage ne se laisse pas convoquer. On se place au bon endroit, à la bonne saison, et on accepte que le reste ne dépende pas de nous. C'est la seule règle que je connaisse qui marche à peu près.
Ce qui suit, c'est donc un panorama, un point de départ. Pour deux régions, la côte du Chubut et ses baleines, la Péninsule Valdés, j'ai écrit des récits à part, et je vous y renvoie plutôt que de me répéter ici. Le reste, je le raconte comme je l'ai vécu, du Sud vers le Nord.
La Patagonie : la steppe, la côte et ce qui se cache
C'est le Sud qu'on associe le plus vite à la faune argentine, et à raison. Mais il faut distinguer deux mondes qui se touchent sans se mélanger : la steppe, immense et sèche, et la côte atlantique, grouillante par endroits.
Guanacos et ñandús, les habitants de la steppe
Le guanaco, cousin sauvage du lama, est partout dès qu'on quitte les villes. On le voit par petits groupes, parfois par hardes entières, le long de la Route 40 ou sur les pistes de la Péninsule Valdés. Il broute, il regarde passer les voitures, il détale d'un coup sec quand quelque chose l'inquiète, la nuque tendue. Au début on s'arrête à chaque fois. Après trois jours, on ne s'arrête plus que pour les scènes qui sortent du lot, une mère et son petit, une harde qui traverse une piste au ralenti.
Le ñandú, l'autruche d'Amérique, se mérite un peu plus. Plus farouche, plus rare à mes yeux, il court dans la steppe avec ce dandinement gauche qui trompe sur sa vitesse. J'en ai vu trois ou quatre en tout et pour tout, toujours de loin, toujours brièvement. Les maras, ces gros rongeurs à pattes de lièvre qui sautillent entre les buissons, sont plus faciles à surprendre, surtout au petit matin.
Le puma et le huemul, l'exception qui se cache
Deux bêtes hantent la Patagonie sans presque jamais se montrer. Le puma, d'abord, présent, réel, mais discret jusqu'à l'invisibilité pour le voyageur ordinaire. Le voir relève de la pêche à la ligne : beaucoup d'heures, beaucoup de chance, et souvent rien. Je ne l'ai jamais vu. J'ai vu des empreintes une fois, dans la boue d'un sentier, et ça m'a suffi à marcher un cran plus attentif tout l'après-midi. Le huemul, ce petit cerf des Andes devenu rarissime, se compte aujourd'hui en effectifs si faibles qu'en croiser un tient de l'événement. Il figure sur l'écusson national et sur presque aucune photo de voyageur. C'est aussi ça, la faune argentine : des espèces qu'on protège précisément parce qu'on ne les voit plus.
La côte : baleines, manchots et grosses colonies
La côte du Chubut concentre l'essentiel de ce qui attire les voyageurs. Les baleines franches australes viennent y mettre bas entre l'hiver et le printemps austral, et l'expérience mérite qu'on lui consacre du temps, je la raconte en détail dans mon carnet sur l'observation des baleines à Puerto Madryn, saison, méthode et ce qu'on ressent vraiment face au premier souffle. Juste à côté, la Péninsule Valdés réunit sur une seule langue de terre les orques de Punta Norte, les éléphants de mer, les lions de mer et les colonies de manchots de Magellan, un condensé que je décris ailleurs plutôt que de le résumer maladroitement ici.
Ce qu'il faut retenir pour un panorama : les manchots de Magellan tiennent leurs plus grosses colonies sur cette côte, dont Punta Tombo, l'une des plus vastes du continent. Des dizaines de milliers de terriers, un vacarme d'ânes braillant, car c'est le bruit qu'ils font, rien à voir avec l'image mignonne, et des oiseaux qui traversent les passerelles sans se soucier de vous. La saison va grossièrement du printemps à la fin de l'été austral, quand les couples nichent et élèvent les petits.
Les Andes : le condor, et le vertige de l'altitude
Montez vers les Andes et le grand rapace remplace le grand mammifère. Le condor des Andes, c'est l'oiseau qu'on guette sans y penser, en levant les yeux entre deux montées. Envergure démesurée, vol sans un battement d'aile, il tourne dans les ascendances au-dessus des vallées comme s'il était accroché à un fil invisible. La première fois que j'en ai identifié un, du côté de la cordillère, j'ai d'abord cru à un aigle, puis à un avion tant il tenait l'air sans effort. C'est la taille qui trahit : rien d'autre ne plane comme ça dans le ciel argentin.
On le voit un peu partout le long de la cordillère, des Andes centrales aux hauteurs du Nord-Ouest, souvent en fin de matinée quand l'air chaud commence à monter. Il ne se pose jamais où l'on est, ou alors très haut, sur une paroi hors d'atteinte. On l'observe donc à distance, minuscule et immense à la fois, et c'est parfait comme ça.
Le condor ne se donne pas, il se laisse trouver. On lève la tête au bon moment, ou on la lève trop tard. La faune d'ici ne récompense jamais l'impatience.Mathieu Estève
Le Nord-Ouest : flamants roses et vigognes du haut désert
Quittez la Patagonie pour les hauts plateaux du Nord-Ouest, la puna, ce désert d'altitude sec et lumineux, et le décor animal bascule encore. Ici, ce sont les vigognes qui remplacent les guanacos. Plus fines, plus dorées, elles vivent en petits groupes au bord des salars, à des altitudes où l'air se fait rare. Je me souviens d'en avoir croisé un troupeau sur un plateau balayé de vent, à une hauteur où marcher trois pas essouffle, indifférentes au froid, à la lumière crue, à ma présence.
Et puis il y a les flamants. On ne s'attend pas à des flamants roses dans un désert de sel à plusieurs milliers de mètres, et c'est pourtant là qu'ils vivent, sur les lagunes saumâtres des salars du Nord-Ouest. Trois espèces se partagent ces eaux improbables. De loin, une simple ligne rose posée sur un miroir blanc ; de près, des oiseaux qui filtrent l'eau la tête à l'envers, imperturbables. Le contraste entre ce rose et le sel aveuglant reste une des images les plus nettes que je garde du Nord.
Le Nord-Est : les Esteros del Iberá, l'Argentine qu'on n'attend pas
Si je devais désigner l'endroit qui m'a le plus surpris côté faune, ce ne serait ni le Sud ni les Andes, mais les Esteros del Iberá, ces immenses zones humides du Nord-Est, entre le Paraná et le Brésil. On y arrive après le froid patagon avec l'impression de changer de pays : la chaleur moite, l'eau partout, une lumière verte. Et là, la vie animale ne se cache plus, elle s'étale.
Les carpinchos, les capybaras, ces plus gros rongeurs du monde, s'y promènent en famille sur les berges, placides, ridicules et attendrissants, s'immergeant à demi dès qu'on approche. Les caïmans, appelés yacarés ici, se chauffent au soleil, gueule entrouverte, immobiles au point qu'on les prend pour des troncs. On glisse en barque sur les canaux, un guide local aux rames, et le monde défile lentement : hérons, martins-pêcheurs, aigrettes, des dizaines d'espèces d'oiseaux dont je serais bien incapable de citer la moitié des noms. J'ai vu là, en une matinée, plus d'animaux qu'en une semaine de Patagonie. Rien de garanti, encore une fois, mais l'abondance change tout.
Plus au nord encore, la jungle de la frontière abrite une faune subtropicale qu'on aperçoit surtout par bribes autour des grands sites, je touche à cet univers dans mon article sur les chutes d'Iguazú et la faune de la selva, où coatis, singes et papillons font partie du décor autant que l'eau qui tombe.
Où et quand : le tableau que j'aurais aimé avoir
Voici, région par région, ce que j'ai retenu de mes passages. Les saisons austral s'inversent par rapport à l'Europe : l'été va grosso modo de décembre à mars, l'hiver de juin à septembre. À lire comme des repères, pas comme des garanties, la nature ne signe aucun contrat.
| Espèce | Où l'observer | Quand | Comment |
|---|---|---|---|
| Manchots de Magellan | Punta Tombo et côte du Chubut | Printemps-été austral (sept. à mars) | À pied, sur passerelles au milieu de la colonie |
| Baleines franches australes | Côte de Puerto Madryn et Valdés | Hiver-printemps austral (juin à déc.) | En bateau ou depuis la plage, patience |
| Guanacos et ñandús | Steppe de Patagonie, Route 40 | Toute l'année | Depuis la voiture, en roulant lentement |
| Condor des Andes | Cordillère, du Sud au Nord-Ouest | Toute l'année, plutôt en matinée | À la jumelle, en levant les yeux |
| Vigognes | Puna et salars du Nord-Ouest | Toute l'année | De loin, en altitude, sans les approcher |
| Flamants roses | Lagunes des salars du Nord-Ouest | Toute l'année, présence variable | À distance, autour des lagunes saumâtres |
| Carpinchos et caïmans | Esteros del Iberá (Nord-Est) | Toute l'année, plus actifs tôt et tard | En barque avec un guide local |
| Éléphants et lions de mer | Péninsule Valdés | Reproduction au printemps austral | Depuis les points d'observation aménagés |
| Puma et huemul | Patagonie andine | Rare, imprévisible | Beaucoup de chance, rarement seul |
Regarder sans déranger
Un mot pour finir, parce qu'il compte plus que le reste. Toute cette faune vit, mange, se reproduit là où on la regarde, et notre présence n'est jamais neutre. J'ai vu des voyageurs courir après un groupe de guanacos pour la photo, s'approcher trop près d'une colonie, tendre la main vers un carpincho comme vers un animal de ferme. À chaque fois, la bête perd, elle fuit, elle dépense de l'énergie qu'elle n'a pas, elle abandonne parfois un petit ou un nid.
La règle que je me suis fixée est simple : c'est à moi de rester loin, pas à l'animal de me tolérer. On garde ses distances, on ne nourrit rien, on ne coupe pas la route à une harde, on suit les passerelles et les sentiers là où il y en a, on écoute les guides quand ils demandent de reculer. Le meilleur souvenir que je garde de la faune argentine, ce n'est pas une photo réussie, c'est cette heure passée immobile devant une baleine, à ne rien faire d'autre que regarder. On ne dérange rien quand on se contente d'être là.
Pour prolonger côté Sud, le bout du continent réserve encore d'autres rencontres, entre le canal de Beagle et les forêts australes autour d'Ushuaia, en Terre de Feu, cormorans, otaries et, si le cœur vous en dit, l'idée qu'au-delà il n'y a plus que l'océan et l'Antarctique.
Teste-toi
Où se trouve l'une des plus grandes colonies continentales de manchots de Magellan ?
Questions fréquentes
Sur la côte de la province du Chubut, notamment à Punta Tombo, qui abrite l'une des plus grandes colonies de manchots de Magellan du continent. La saison va de septembre à mars, et l'on circule à pied sur des passerelles au milieu des terriers.
Le long de la cordillère des Andes, du Sud jusqu'aux hauteurs du Nord-Ouest. On les repère surtout en fin de matinée, quand l'air chaud monte, planant au-dessus des vallées. Une paire de jumelles aide, car ils restent le plus souvent hors d'atteinte.
Les Esteros del Iberá, dans le Nord-Est, offrent l'observation la plus abondante et la plus facile : carpinchos, caïmans yacarés et de nombreux oiseaux se voient depuis une barque, souvent en une seule matinée. La faune y est bien plus visible qu'en Patagonie.
Rarement. Le puma est présent mais extrêmement discret, et le huemul, cerf andin menacé, est devenu si rare que l'apercevoir relève de l'événement. Mieux vaut n'y compter sur aucun des deux et savourer la surprise si elle vient.