Andes & Nord · Récit & guide

Mendoza, la ville au pied des Andes

IMG hero (Nano Banana) : Mendoza et la cordillère des Andes enneigée en arrière-plan, vignes et peupliers

En bref

On débarque à Mendoza persuadé de venir pour le vin, et on repart en se demandant pourquoi personne, jamais, ne nous avait parlé des montagnes. Elles sont là dès la sortie de l'avion, cette longue muraille blanche posée à l'ouest, si nette dans l'air sec qu'on la croirait peinte. J'ai passé mes premières heures à lever la tête bêtement, comme une touriste, ce que j'étais.

La ville, elle, ne se donne pas au premier regard. Elle est basse, discrète, presque timide sous ses arbres. On peut la traverser sans comprendre ce qu'elle a d'inhabituel, jusqu'au moment où le détail s'impose, l'eau. Elle court partout, le long des trottoirs, dans des rigoles de pierre qu'on enjambe machinalement et qu'on finit par regarder de plus près. Les acequias. Des canaux hérités des cultures préhispaniques, entretenus depuis, qui irriguent chaque rue, chaque platane, chaque peuplier de cette oasis plantée en plein désert. Car c'est bien de désert qu'il s'agit. Mendoza pousse à peine deux cents millimètres de pluie par an. Tout ce vert, cette ombre, cette fraîcheur qui tombe des feuillages à midi, tout est arraché à la sécheresse, canal après canal, depuis des siècles.

J'avoue avoir mis un jour entier à saisir que je marchais dans une ville entièrement construite autour de sa soif.

Une ville qui se vit à hauteur de trottoir

Mendoza s'organise autour de ses places, et c'est par là qu'il faut commencer. La Plaza Independencia occupe le centre, vaste, un peu solennelle, avec ses fontaines et sa scène où l'on croise aussi bien des répétitions de danse que des étudiants avachis sur l'herbe. Autour, à équidistance, quatre places plus petites, España, Italia, San Martín, Chile, dessinent une géométrie que je trouvais un peu scolaire au départ, avant d'y prendre goût. On passe de l'une à l'autre sans s'en apercevoir, et chacune a sa manière d'être. La Plaza España, avec ses azulejos andalous et son air d'avoir été transportée d'ailleurs, reste ma préférée. J'y suis retournée trois fois pour rien, juste pour m'asseoir.

Ce goût des places, ces avenues larges bordées de peupliers, cette absence d'immeubles hauts, rien de tout cela n'est un hasard. La ville a été rasée par un tremblement de terre en 1861. Presque tout ce qu'on voit a été reconstruit après, pensé pour respirer, pour laisser l'air et les gens circuler en cas de secousse. On habite Mendoza avec la cordillère dans le dos et la mémoire du sol qui bouge sous les pieds. Ça donne une ville étrangement calme, comme apaisée d'avoir déjà connu le pire.

La vie s'y déroule tard et dehors. Vers dix-neuf heures, la Avenida Arístides Villanueva se remplit, terrasses les unes contre les autres, verres qui s'entrechoquent, une odeur de viande grillée qui vous suit sur cent mètres. On dîne à vingt-deux heures sans que personne trouve ça excentrique. J'ai fini par caler mon estomac sur ce rythme, non sans résistance.

Ce qui gouverne vraiment la journée, ici, c'est le soleil. Il tape fort, franc, sans nuage pour l'adoucir, et l'après-midi la ville se replie derrière ses volets. Les commerces baissent le rideau, les rues se vident, l'ombre des platanes devient un bien précieux qu'on se dispute presque. J'ai d'abord pesté contre cette sieste imposée, moi qui voulais tout voir, tout de suite. Puis j'ai cédé. On apprend à Mendoza qu'il y a un moment pour marcher et un moment pour ne rien faire, et que confondre les deux se paie en migraine. Le matin tôt et la fin d'après-midi vous appartiennent ; le reste appartient à la chaleur. Je passais mes heures creuses au Mercado Central, sous sa halle fraîche, à picorer des olives et des empanadas en regardant les gens faire leurs courses comme si de rien n'était.

Plaza España à Mendoza, fontaine et azulejos sous les peupliers
La Plaza España, un fragment d'Andalousie posé au pied des Andes.
Acequia longeant un trottoir arboré de Mendoza
Les acequias, l'eau qui fait tenir toute la ville debout, ou plutôt verte.

Le parc, la colline et la ville d'en haut

À l'ouest du centre, le Parque General San Martín change tout. C'est un parc immense, dessiné à la fin du XIXe siècle avec cette ambition un peu folle des époques sûres d'elles, grilles monumentales rapportées de Glasgow, lac artificiel, allées de platanes centenaires qui filent sur des kilomètres. On y court, on y rame, on y traîne. Les Mendociniens se l'approprient sans façon, et un dimanche après-midi, on comprend vite qu'on est chez eux, pas dans une carte postale.

Au bout du parc, une colline. Le Cerro de la Gloria. On y monte à pied si on a le courage, en voiture si on l'a perdu, et là-haut trône un monument aux libérateurs des Andes, San Martín et son armée qui, en 1817, ont franchi la cordillère pour aller délivrer le Chili. Le bronze est spectaculaire, chevaux cabrés, drapeaux au vent. Mais franchement, ce qu'on vient chercher, c'est le panorama. Mendoza entière s'étale en dessous, tapis vert d'arbres où percent quelques toits, et derrière, toujours, la ligne blanche des sommets. Au coucher du soleil, la lumière se plaque sur la neige et vire au rose. J'ai vu des gens applaudir. Je n'ai pas applaudi, mais j'ai compris pourquoi eux le faisaient.

La cordillère n'est pas un décor derrière Mendoza. C'est la ville qui est un jardin accroché à ses pieds.Juliette Fauvel

La haute route, celle qui monte vers l'Aconcagua

Et puis un matin, on prend la route. Celle qui remonte vers le Chili par la vallée, la Ruta 7, et qui vous fait passer, en quelques heures, du vert de l'oasis au minéral brut. On quitte les vignes, on longe le rio Mendoza couleur de terre, et le paysage se dépouille. Uspallata d'abord, un village de fond de vallée cerné de montagnes ocre et rouges, où l'on comprend soudain pourquoi on y a tourné des films censés se passer au Tibet. La lumière y est d'une dureté magnifique.

Plus haut, Puente del Inca. Un pont naturel, arche de roche recouverte d'un dépôt jaune et orange déposé par des sources chaudes, avec en dessous les ruines d'anciens thermes que le temps a laissé fondre. C'est étrange, un peu inquiétant, très beau. On ne s'y baigne plus, on regarde, on prend la photo qu'on prendra tous, et on repart.

Encore un peu de route et voilà l'entrée du parc de l'Aconcagua. Six mille neuf cent soixante mètres et des poussières, le plus haut sommet des Amériques, le plus haut du monde hors de l'Asie. Depuis le mirador, par temps clair, on l'aperçoit au fond de sa vallée, massif, gris, indifférent. Je ne suis pas montée le gravir, soyons sérieux ; les grimpeurs qui s'y attaquent y passent près de trois semaines à cause de l'altitude. Mais une courte marche depuis la route mène à un point de vue sur la Laguna de Horcones, avec la montagne qui se reflète dedans quand le vent le veut bien. On sent l'air se raréfier, la tête se fait légère, on parle moins. L'altitude vous rappelle poliment qui commande, ici.

Tout au bout, à la frontière chilienne, se dresse le Cristo Redentor de los Andes. Une statue du Christ plantée à près de quatre mille mètres sur l'ancien col, érigée pour sceller la paix entre l'Argentine et le Chili au tout début du XXe siècle. La route qui y grimpe en lacets n'ouvre qu'à la belle saison, et le vent là-haut vous coupe le souffle qu'il vous restait. On y est mal, on y est bien, on ne sait plus. Ce sont mes endroits préférés, ceux où on ne sait plus.

Le retour, le soir, a sa propre magie. La lumière décline sur la vallée, les montagnes ocre virent au violet, et l'on redescend vers le vert avec la sensation d'avoir changé de planète en une seule journée. On croise des chèvres, un guanaco parfois, un vélo chargé qui remonte on ne sait où. Puis les premières vignes réapparaissent, timides, et l'on comprend qu'on rentre. J'ai fait cette route deux fois, dans les deux sens, et je n'ai pas su choisir lequel je préférais. Monter vers la sécheresse ou redescendre vers l'ombre, les deux valent le déplacement, et le voyage entier tient peut-être dans ce va-et-vient.

Cuyo, le rafting et l'art de choisir sa journée

Mendoza est la capitale de Cuyo, cette région de l'ouest argentin sèche et solaire qui vit d'eau de montagne et de soleil. Ce que ça veut dire concrètement, pour qui débarque : on a le désert, la haute cordillère et les vignobles à portée de voiture, et il faut choisir. Choisir mal serait dommage, alors autant savoir ce qu'on troque.

Pour ceux que la contemplation lasse, le rio Mendoza offre du rafting dès la fonte des neiges, quand le débit gonfle et que l'eau glacée descend en rugissant. J'ai regardé les canots partir depuis la berge, prudemment, et j'ai admiré. D'autres tentent l'escalade, le VTT de descente, le parapente au-dessus de la vallée. La région se prête à tout ça sans en faire un parc d'attractions, l'infrastructure existe mais reste discrète, ce que j'ai apprécié.

Il y a aussi le versant sec, celui qu'on oublie parce que la montagne monopolise le regard. Vers le sud, la province s'étire en plateaux arides, en canyons rouges, en réservoirs d'un bleu invraisemblable posés au milieu de la rocaille. C'est une autre Cuyo, plus rude, moins visitée, où l'on croise davantage de puits de pétrole que de touristes. Je n'y ai passé qu'une journée, un peu par hasard, et j'en ai gardé le souvenir d'un silence énorme et d'un vent qui ne se tait jamais. On n'imagine pas, depuis les terrasses fraîches du centre, à quel point la région tient d'abord du désert. Mendoza est l'exception verte, pas la règle.

Autour de Mendoza, trois manières de passer la journée
Où l'on vaDuréePour qui
Haute montagne, Uspallata, Puente del Inca, mirador de l'Aconcagua, Cristo RedentorUne journée pleine, souvent du lever au coucherCeux que le minéral et l'altitude appellent plus que le verre de malbec
Vignobles, Luján de Cuyo, Maipú, aux portes de la villeUne demi-journée à une journéeAmateurs de vin, de dégustations lentes et de longs déjeuners
La ville, places, parc San Martín, Cerro de la Gloria, terrassesUne à deux journées, sans se presserFlâneurs, gens qui aiment comprendre un endroit avant de le quitter

Un conseil que je me donne à moi-même, à retenir ou pas : ne bourrez pas le programme. La chaleur de midi en été assomme, les distances trompent, et l'altitude fatigue plus qu'on ne l'admet. Une chose par jour, bien faite, vaut mieux que trois survolées. Pour caler tout ça selon les saisons, je renvoie sans détour vers quand partir en Argentine, l'écart entre l'été de plaine étouffant et la haute route parfois fermée par la neige mérite qu'on y réfléchisse avant de réserver.

Et le vin, alors ?

Le vin, oui. Il serait absurde de faire semblant qu'il n'existe pas, quand Mendoza produit l'essentiel de ce que le monde boit d'argentin. Les vignobles commencent aux portes mêmes de la ville, Maipú, qu'on atteint presque à vélo, et Luján de Cuyo, un peu plus loin, considéré comme le berceau du malbec de haute altitude. On y passe de bodega en bodega, on déguste, on déjeune trop longtemps sous une pergola, et on comprend que le vin d'ici est indissociable de la montagne qui lui donne son eau et ses nuits fraîches.

Mais je m'arrête là, volontairement, parce que ce sujet demande son propre récit, je lui en ai consacré un entier. Pour les itinéraires, les régions, les manières d'y aller sans se ruiner ni se perdre, filez vers la route des vins de Mendoza. Et si c'est le contenu du verre qui vous intrigue plus que le paysage, les vins d'Argentine vous en diront davantage sur ce fameux malbec et ses cousins moins connus.

Repartir, ou continuer vers le nord

On arrive à Mendoza par l'aéroport El Plumerillo, à quelques kilomètres au nord du centre, petit et sans histoire, vingt minutes de taxi et l'on est déjà attablé quelque part. La ville se fait aussi carrefour : d'ici, on file vers le Chili par la haute route, ou l'on remonte lentement le long des Andes vers les provinces du Nord-Ouest, plus colorées, plus indiennes, plus âpres. Si ce virage vous tente, Salta et le Nord-Ouest ouvrent une tout autre Argentine, faite de terres rouges et de villages perchés.

De Mendoza, je garde le contraste. Cette ville douce, arrosée, ombragée, posée comme un défi au bord du désert, et juste derrière, sans transition, la démesure blanche de la cordillère. On croit venir pour boire. On reste pour regarder les montagnes. Personne ne me l'avait dit. Alors je vous le dis.

Teste-toi

Comment appelle-t-on les canaux d'irrigation qui parcourent les rues de Mendoza ?

Questions fréquentes

Le printemps et l'automne austral (octobre-novembre, mars-avril) offrent le meilleur compromis : chaleur supportable en ville et haute route dégagée. L'été de plaine peut être étouffant et l'hiver ferme parfois les cols. Voir notre guide « quand partir en Argentine ».

Oui. Depuis la Ruta 7, un mirador et une courte marche vers la Laguna de Horcones donnent une vue sur le sommet sans aucune ascension. Gravir l'Aconcagua, lui, demande près de trois semaines à cause de l'altitude.

Par l'aéroport El Plumerillo, à quelques kilomètres au nord du centre, relié aux principales villes argentines. La ville sert aussi de carrefour vers le Chili par la haute route et vers le Nord-Ouest andin.

Elle aide beaucoup pour la haute montagne et les vignobles, mais des excursions organisées desservent la Ruta 7, l'Aconcagua et les régions de Luján de Cuyo et Maipú. La ville elle-même se parcourt très bien à pied.