
Patagonie · Récit & guide
El Chaltén, le village au bout de la route
En bref
- El Chaltén se rejoint depuis El Calafate par la RP23, en environ trois heures de bus.
- Les distributeurs sont peu fiables : mieux vaut retirer du liquide avant d'arriver.
- Village jeune né du tourisme, on s'y loge en auberges, cabañas et hosterías, et on y mange dans les cervecerías.
- Presque tous les sentiers partent à pied du village, gratuits et sans guide : Laguna Torre, Loma del Pliegue Tumbado, Chorrillo del Salto, Mirador de los Cóndores.
La route se termine ici, au sens propre. On roule des heures dans une steppe qui ne bouge pas, un plateau couleur paille où le vent couche l'herbe toujours dans le même sens, et puis le bitume bute contre un village posé au pied d'un mur de granite. El Chaltén, c'est ça : le bout de la RP23, la dernière adresse avant la montagne.
J'y suis retourné plusieurs fois, à des saisons différentes, et j'ai toujours eu la même sensation en descendant du bus, celle d'arriver quelque part où la route n'a plus d'excuse pour continuer. On l'appelle la « capitale nationale du trekking » en Argentine, et pour une fois le surnom n'est pas usurpé.
Arriver par la RP23
On vient presque toujours d'El Calafate. Comptez à peu près trois heures de bus, sur une route qui longe d'abord le lac Viedma puis file plein nord dans la pampa. Le paysage n'a rien de spectaculaire pendant longtemps : de la steppe, des clôtures, quelques guanacos qui lèvent la tête au passage. Et puis, si le ciel est dégagé, le massif apparaît de très loin, une dentelure sombre plantée au bout de la plaine, et tout le bus se met à regarder par la même vitre.
Un conseil que j'aurais aimé qu'on me donne plus tôt : retirez du liquide avant de partir. Les distributeurs d'El Chaltén sont peu fiables, en panne, à sec, hors service un jour sur deux en pleine saison. Beaucoup de commerces prennent la carte aujourd'hui, mais pas tous, et une auberge ou une petite cantine qui ne fonctionne qu'au cash, ça se rencontre encore. Arriver avec des pesos en poche, c'est s'éviter une contrariété bête le premier soir.

À l'entrée du village, le bus s'arrête généralement au centre des visiteurs du parc, où un garde donne les consignes de base, les sentiers, l'eau, les feux interdits. C'est court, c'est gratuit, et ça vaut le coup d'écouter : tout le territoire autour appartient au parc national Los Glaciares, et une bonne partie de ce qu'on vient chercher se marche à pied depuis les dernières maisons.
À vrai dire, la route ne s'arrête pas tout à fait aux maisons : une piste continue vers le nord, le long du río de las Vueltas, jusqu'au Lago del Desierto, à une trentaine de kilomètres. Mais c'est une excursion à part, qu'on fait en navette ou en voiture depuis le village ; pour le marcheur qui débarque, El Chaltén reste bel et bien le terminus utile, le point où l'on pose son sac et d'où tout rayonne.
Le village lui-même s'apprivoise en une soirée. Deux artères principales le structurent, l'avenue San Martín en tête, et tout le reste se rejoint à pied en quelques minutes. Pas de feux, pas d'embouteillage, quelques 4x4 poussiéreux et beaucoup de vélos. On repère vite le supermercado, l'arrêt des bus, le kiosque qui vend les cartes du parc. Un détail agréable quand on vient de longues heures de route : ici on peut remplir sa gourde presque partout, l'eau des torrents qui descendent du massif est réputée potable, et on la boit sans filtrer sur la plupart des sentiers. C'est une petite chose, mais elle change la façon de marcher, on part plus léger.
Un village né du tourisme
El Chaltén est un village jeune, et ça se sent. Il a été fondé en 1985, en partie pour des raisons de frontière avec le Chili, en partie parce que quelqu'un avait compris que ces montagnes attireraient du monde. Résultat : pas de vieille église, pas de centre historique, une grille de rues encore un peu en travaux, des maisons de tôle et de bois aux couleurs franches, et une population qui gonfle l'été puis se vide l'hiver.
Ce qui frappe, c'est l'ambiance. On croise surtout des gens en chaussures de marche, des sacs qui sèchent sur les balcons, des cartes dépliées sur les tables de bar. Le soir, tout le monde raconte à peu près la même journée avec de petites variantes, le vent, la lumière, le sommet qu'on a vu ou pas. C'est un village de marcheurs, sans prétention, et je crois que c'est précisément ça qui donne envie d'y rester quelques jours de plus que prévu.
Se loger et se ravitailler
Côté hébergement, l'éventail est large : auberges de jeunesse avec dortoirs, cabañas pour deux ou pour une famille, petites hosterías tenues par des gens du coin, campings. En haute saison, grosso modo de novembre à mars, mieux vaut réserver, parce que le village n'est pas extensible et que les lits partent vite. Hors saison, on trouve plus facilement, mais tout n'est pas ouvert. Je ne donnerai pas de prix : ils bougent trop, et l'inflation argentine transforme n'importe quel chiffre en information périmée avant même que vous lisiez ces lignes.
Pour manger, on tombe vite sur les cervecerías, les brasseries artisanales, qui sont un peu l'institution locale. Après huit heures de marche, une bière brassée sur place et une assiette d'empanadas, ça règle beaucoup de questions existentielles. On trouve aussi du bœuf, forcément, quelques cantines qui font le locro ou de bons plats de pâtes, et des boulangeries pour préparer le pique-nique du lendemain. Les épiceries dépannent, mais elles sont plus chères et moins fournies que celles d'El Calafate : si vous cuisinez vous-même pour tenir plusieurs jours, il n'est pas absurde de faire une partie des courses avant de monter.
Deux mises en garde pratiques, encore. La connexion internet est capricieuse : le wifi des auberges rame, le réseau mobile va et vient, et il faut accepter d'être un peu coupé du monde, ce qui, honnêtement, fait partie du charme. Prévenez vos proches avant de monter, téléchargez vos cartes hors ligne, et lâchez le téléphone. Ensuite, la question des saisons. L'été austral, de novembre à mars, concentre l'essentiel de l'activité : tout est ouvert, les jours sont longs, mais le monde est là aussi. En début et en fin de saison, le village est plus calme, certaines adresses ferment, et le froid mord davantage le matin. Chaque période a sa logique ; il n'y en a pas de mauvaise, seulement des compromis différents entre affluence, ouverture et lumière.
On ne vient pas à El Chaltén pour le village. On vient pour ce qui commence au bout de la rue, et on finit par aimer le village pour ça, justement, parce qu'il ne fait rien d'autre que vous laisser partir marcher.
Mathieu Estève
Les sentiers qui partent du village
C'est là qu'El Chaltén est vraiment à part. Dans la plupart des massifs, il faut prendre une navette, un téléphérique, une voiture pour atteindre le départ des randonnées. Ici, presque tout part à pied, depuis les dernières maisons, gratuitement, sans guide obligatoire. On boucle ses lacets devant l'auberge et on est déjà sur le sentier. Le parc a balisé les chemins, posé des panneaux, et laissé les gens marcher en autonomie, une liberté qui n'existe plus dans beaucoup d'endroits.
La montée à la Laguna de los Tres, au pied du Fitz Roy, est la course-reine et mérite qu'on lui consacre sa propre journée. Mais réduire El Chaltén à cette seule randonnée serait dommage, parce que le village en irrigue plusieurs autres, plus discrètes et souvent plus tranquilles.
La Laguna Torre
La Laguna Torre part elle aussi du bord du village et remonte doucement la vallée du río Fitz Roy vers le Cerro Torre, cette flèche de granite coiffée d'un champignon de glace. Le sentier n'a pas de difficulté technique, il monte peu, et il débouche sur une lagune où flottent parfois des blocs détachés du glacier. Par vent fort, c'est-à-dire souvent, la surface se hérisse et le sommet reste caché ; par temps calme, c'est l'une des plus belles récompenses de la région pour un effort raisonnable.
La Loma del Pliegue Tumbado
La Loma del Pliegue Tumbado est mon secret préféré quand j'ai une belle journée à dépenser. C'est plus long, ça grimpe franchement vers un belvédère isolé, et depuis là-haut on embrasse d'un même regard le Fitz Roy et le Cerro Torre, plus les lagunes en contrebas. Beaucoup moins fréquenté que les grands classiques, plus exposé au vent aussi, ce sentier demande de partir tôt et de bien surveiller le ciel. Mais la vue d'ensemble qu'il offre, aucun autre point de vue accessible à pied ne la donne.
Les marches courtes
Pour les jours de récupération, ou d'arrivée tardive, il reste des marches courtes. Le Chorrillo del Salto mène en une petite heure aller à une cascade nichée dans la forêt, à peine au-dessus du village, idéal quand les jambes tirent ou que la météo se referme. Et le Mirador de los Cóndores, avec son voisin le Mirador de las Águilas, se gagne en une courte montée juste derrière le centre des visiteurs : on domine El Chaltén, la confluence des rivières et l'entrée de la vallée, et par chance on croise le vol d'un condor. C'est le genre de balade qu'on fait le premier soir pour prendre la mesure des lieux, ou le dernier matin avant le bus.
| Sentier | Durée approximative | Difficulté |
|---|---|---|
| Mirador de los Cóndores / Águilas | 1 h aller-retour | Facile |
| Chorrillo del Salto | 2 h aller-retour | Facile |
| Laguna Torre | 6 à 7 h aller-retour | Modérée |
| Loma del Pliegue Tumbado | 7 à 9 h aller-retour | Soutenue |
D'ailleurs, ces sentiers ne sont pas cloisonnés : un chemin transversal, la Laguna Madre e Hija, relie la vallée de la Laguna Torre à celle du Fitz Roy, ce qui permet de composer ses propres boucles selon la forme du jour et l'humeur du ciel. On peut ainsi enchaîner deux vallées sans jamais reprendre un véhicule, en repassant simplement par le village entre deux.
Le rythme d'un séjour
Un séjour à El Chaltén finit par prendre une forme assez simple. On se lève tôt, on regarde le ciel avant même le café, on décide du sentier en fonction de ce qu'on voit, ou de ce qu'on ne voit pas. On part avec de l'eau, un pique-nique acheté la veille, trois couches sur le dos parce que la température fait le grand écart entre le départ à l'ombre et la crête au vent. On marche, on redescend en fin d'après-midi, et le village vous récupère avec une bière et des jambes lourdes.
Ce qui rend l'endroit reposant, paradoxalement, c'est qu'il n'y a presque rien à décider d'autre. Pas de musée à cocher, pas de programme à tenir, pas de réservation à honorer sinon le lit et le bus de départ. La montagne impose son tempo, la météo tranche à votre place, et vous n'avez plus qu'à suivre. Après quelques jours, on prend le pli : on ne dit plus « on fait quoi demain », on dit « on verra le ciel demain ». C'est une manière de voyager que je n'ai retrouvée nulle part ailleurs avec cette évidence, et c'est sans doute pour ça que je continue d'y revenir.
Le vent, et pourquoi rester
Il faut parler du vent, parce qu'il décide de tout. En Patagonie il ne souffle pas, il s'installe. Certains jours, il vous pousse dans le dos comme une main ferme ; d'autres, il vous cloue sur place et rend une crête exposée franchement désagréable. La météo, elle, change plusieurs fois par jour : matin bouché, midi lumineux, orage l'après-midi, ciel lavé au coucher. On ne la maîtrise pas, on la subit, et c'est très bien comme ça.
De là vient le seul vrai conseil que je répète à qui part pour El Chaltén : gardez de la marge. Ne calez pas votre séjour sur une seule journée. Si vous n'avez qu'un jour et qu'il est gris, vous repartirez sans avoir vu les sommets, et ils resteront un rideau de nuages dans votre mémoire. En restant trois, quatre, cinq jours, vous laissez à la montagne le temps de se découvrir, et il y a de fortes chances qu'une fenêtre s'ouvre, une matinée où le Fitz Roy se dresse net dans un ciel dur.
Ce jour-là, vous serez au bon endroit, chaussures aux pieds, à cinq minutes du sentier. C'est tout l'intérêt d'un village posé au bout de la route : il ne vous demande rien, sinon d'attendre le beau temps et de partir marcher quand il arrive. Si l'idée d'enchaîner plusieurs de ces vallées vous tente, c'est exactement l'esprit d'un trek en Patagonie, se donner des jours, et se laisser porter par la lumière.
Teste-toi
Pourquoi conseille-t-on de rester plusieurs jours à El Chaltén ?
Questions fréquentes
Le plus simple est de partir d'El Calafate en bus, par la RP23, pour environ trois heures de route à travers la steppe jusqu'au pied du massif.
Non. La plupart des sentiers du parc national Los Glaciares partent à pied du village, sont balisés, gratuits et se marchent en autonomie.
La Laguna Torre, la Loma del Pliegue Tumbado, le Chorrillo del Salto et le Mirador de los Cóndores démarrent tous depuis El Chaltén ou ses abords immédiats.
Plusieurs jours si possible. La météo change vite et le vent est fréquent : en restant trois à cinq jours, on se donne le temps d'attraper une belle journée sur les sommets.