# Salta et le Nord-Ouest argentin : ma boucle du Nord, sans me presser

*Andes & Nord · Récit & guide, par Juliette Fauvel. Mis à jour : août 2026.*

## En bref
- Salta la Linda, sa place coloniale et le Cerro San Bernardo, sert de camp de base au Nord-Ouest argentin.
- La boucle du Nord relie Cafayate, les vallées Calchaquíes, Cachi, les Salinas Grandes et Purmamarca sur plusieurs jours de route.
- L'altitude se prend au sérieux : monter progressivement, rouler lentement, prévoir large sur les temps de trajet.
- Vin torrontés d'altitude à Cafayate, empanadas salteñas, bois de cactus à Cachi et la montagne aux sept couleurs au menu.

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On m'avait prévenue : Salta, ça se mérite. Deux vols, une nuit blanche dans un aéroport et cette manie qu'ont les avions argentins de partir quand ça leur chante. Et puis, un matin, la ville était là, calée entre ses collines, les tuiles rouges et les clochers blancs sous une lumière que je n'ai jamais retrouvée ailleurs. On la surnomme Salta *la Linda*, la belle. Pour une fois, le surnom ne mentait pas trop.

Je ne suis pas venue chercher un décor. Je suis venue voir comment les gens vivent au bout des Andes, dans ce coin qu'on appelle le Nord-Ouest argentin, le *Noroeste*, que tout le monde raccourcit en trois lettres, NOA, comme un mot de passe. C'est l'Argentine d'avant l'Argentine, celle qui parlait quechua avant de parler espagnol, celle des adobes et des cactus, à mille lieues des cafés de Buenos Aires. Ici, on tutoie le ciel. Et le ciel, lui, ne fait aucun effort pour se mettre à votre hauteur.

## Salta la Linda, avant de plier bagage

La première chose que j'ai faite, c'est ne rien faire. M'asseoir sur un banc de la Plaza 9 de Julio, à l'ombre des orangers, et regarder. Les façades ocre et roses des maisons coloniales, la cathédrale rose bonbon qui a l'air d'un gâteau d'anniversaire, les gens qui traversent la place sans se presser parce que se presser, ici, c'est mal élevé. Un cireur de chaussures. Une dame qui vend des *alfajores* dans un panier. Le bourdon de la cloche à midi.

Salta a gardé son centre colonial mieux que la plupart des villes argentines. On y sent encore l'Espagne du XVIIe, les patios, les balcons de fer forgé, les églises trop dorées à l'intérieur pour ce que la région était pauvre. Le Cabildo, l'ancienne mairie, avec ses arcades doubles. Le couvent San Francisco et son campanile ridiculement haut, rouge et or, qu'on aperçoit de partout. Je me suis perdue dans les ruelles derrière, et c'était très bien comme ça.

Un après-midi, j'ai pris le téléphérique jusqu'au Cerro San Bernardo, la colline qui domine la ville. Vingt minutes de montée, une cabine qui grince, et d'en haut, tout Salta étalée dans sa cuvette, la vallée de Lerma qui verdit au loin, les Andes qui ferment l'horizon. Des familles pique-niquaient. Un couple de retraités partageait un maté en silence. J'ai compris pourquoi on aime cette ville : elle ne cherche pas à impressionner. Elle est juste bien dans sa peau.

Et puis il y a eu la première empanada. Je pèse mes mots : la première *empanada salteña* de ma vie a modifié ma définition du bonheur. Petite, dodue, le bord plissé à la main, la fameuse *repulgue*, ce tressage que les gens d'ici jugent d'un coup d'œil comme d'autres jugent une signature. Cuite au four à bois, la pâte croustillante, la viande hachée au couteau (jamais au hachoir, on me l'a répété comme une loi), un peu juteuse, une pointe de piment. J'en ai mangé trois. Puis six. Je ne vais pas mentir sur les chiffres.

> Le Nord ne se visite pas, il se traverse. On y entre par une vallée, on en ressort par un col, et entre les deux on a vieilli de dix ans en beauté.
>, Juliette Fauvel

## La boucle du Nord, ce mot qui fait rêver les cartes

Salta, ce n'est qu'une porte. Le vrai voyage commence quand on prend le volant. On appelle ça la *boucle du Nord*, un grand cercle qui part de la ville, plonge au sud vers les vignes, remonte par les vallées d'altitude, franchit les cols et redescend par le nord multicolore. Plusieurs jours de route, des dénivelés à faire tousser une voiture de location, et à chaque virage un paysage qui n'a rien à voir avec le précédent.

J'ai loué une petite voiture à Salta, un modèle sans prétention qui a fini couvert de poussière rouge jusqu'aux vitres. Un conseil qu'on m'avait donné et que je répète : le Nord se conduit lentement. Pas pour la carte postale, pour l'altitude, pour les *ripios* (ces pistes de graviers qui font danser la caisse), pour les lamas qui traversent sans regarder. Ici, une moyenne de quarante à l'heure est une victoire. On finit par s'y faire. On finit même par aimer ça.

### Cafayate et la Quebrada de las Conchas

La première étape, au sud, c'est Cafayate. On y va par la Quebrada de las Conchas, la gorge des coquillages, parce qu'il y avait une mer ici, avant, il y a très longtemps. La route suit une rivière asséchée et les falaises rouges se dressent, sculptées par le vent en formes qui portent des noms : l'Amphithéâtre, la Gorge du Diable, le Crapaud, le Moine. On s'arrête à l'Amphithéâtre, une cavité rouge où le son rebondit ; un type y jouait de la quena, la flûte andine, et je vous jure que j'ai eu la chair de poule.

Cafayate, c'est le vin. Pas n'importe lequel : le *torrontés*, un blanc sec, floral, presque parfumé, qui ne pousse bien qu'en altitude. Les vignes montent jusqu'à mille sept cents mètres, ce qui en fait parmi les plus hautes du monde. J'ai visité une bodega familiale un après-midi, à l'ombre d'une treille, et le vieux monsieur qui versait m'a expliqué que l'altitude et l'amplitude thermique, brûlant le jour, glacé la nuit, donnent aux raisins leur caractère. J'ai acheté deux bouteilles. Elles n'ont pas passé la frontière. Encore une histoire de chiffres qui m'échappe.

### Les vallées Calchaquíes, Cachi et la Cuesta del Obispo

De Cafayate, on remonte vers le nord par les vallées Calchaquíes, un chapelet de villages d'adobe posés le long de la Ruta 40, cette route mythique qui court sur presque tout le pays. Molinos, Seclantás, Angastaco, des noms qui claquent, des places minuscules, des églises en terre crue, des femmes qui filent la laine sous les arcades. Le temps s'y étire. On croise plus d'ânes que de voitures.

Cachi, au bout, est un village blanc et carré à deux mille cinq cents mètres, avec une place ombragée et une église dont le plafond et les confessionnaux sont faits en bois de cactus. Oui, en cactus. Le *cardón* pousse ici en forêts entières, et quand il meurt, son squelette de bois ajouré devient charpente, meuble, porte. C'est un des trucs qui m'a le plus émue du voyage, cette manière de ne rien gaspiller de ce que la terre donne, parce qu'elle ne donne pas grand-chose.

Pour redescendre vers Salta depuis Cachi, il faut passer la *Cuesta del Obispo*, la côte de l'Évêque. Une route en lacets qui grimpe à plus de trois mille trois cents mètres avant de replonger dans la vallée. J'y ai traversé le parc national Los Cardones, une immense plaine hérissée de cactus géants qui montent la garde comme une armée patiente. Le brouillard nous a rattrapés au col, on ne voyait plus rien, et puis d'un coup la vallée verte s'est ouverte en contrebas, dégoulinante de lumière. J'ai arrêté la voiture. J'ai pleuré un peu. Ça arrive.

## Vers les hauteurs : trains, sel et vertige

La deuxième moitié de la boucle grimpe encore. On quitte les vallées pour la *puna*, ce haut plateau désertique où l'air se raréfie, où le ciel devient d'un bleu presque noir et où le corps, lui, commence à protester. L'altitude n'est pas une abstraction ici. C'est un mal de tête sournois, un essoufflement dans les escaliers, une nuit à moitié dormie. On mâche des feuilles de coca, on boit des litres d'eau, on avance doucement. *Despacio*, doucement. Le mot le plus utile du Nord.

### La Quebrada del Toro et le Tren a las Nubes

Il y a un train, ici, qui porte le plus beau nom du monde : le *Tren a las Nubes*, le Train des Nuages. Il grimpe la Quebrada del Toro, la gorge du Taureau, par une prouesse d'ingénierie du début du XXe siècle, des viaducs suspendus dans le vide, des boucles qui reviennent sur elles-mêmes pour gagner de l'altitude sans pente trop raide. Le viaduc de La Polvorilla, à plus de quatre mille mètres, est l'un des ouvrages ferroviaires les plus hauts de la planète. Je ne l'ai pas pris, j'ai suivi la vallée en voiture, plus modeste, à mon rythme. Mais voir le rail serpenter là-haut, accroché à la montagne, ça donne une idée du culot des hommes qui l'ont bâti.

Au bout de la Quebrada del Toro, il y a San Antonio de los Cobres, un village minier à près de quatre mille mètres, austère, balayé par le vent, aux maisons basses couleur de terre. On n'y vient pas pour le charme. On y vient parce que c'est là, tout là-haut, un bout de vie humaine cramponné à une altitude où mon cœur, lui, tapait comme un tambour. Les femmes y portent le chapeau et les longues jupes, les enfants jouent au foot sur un terrain poussiéreux, et une chienne m'a suivie sur trois cents mètres avant de renoncer, elle aussi essoufflée.

### Les Salinas Grandes, ce blanc qui aveugle

Puis on débouche sur les Salinas Grandes, et là, franchement, on ne sait plus où poser les yeux. Un désert de sel, blanc, plat, immense, à trois mille cinq cents mètres, qui craque sous les pas en polygones parfaits comme un carrelage divin. La réverbération est telle qu'on plisse les yeux même avec des lunettes. Des ouvriers y découpent encore le sel à la main, en blocs, dans un travail que je n'ose pas imaginer sous ce soleil. J'ai marché au milieu, minuscule, un peu ivre d'altitude, et j'ai eu cette sensation rare d'être exactement nulle part et exactement là où il fallait.

### Purmamarca, Humahuaca et les couleurs de Jujuy

De là, on bascule dans la province voisine, Jujuy, par une route qui redescend en lacets vertigineux, la Cuesta de Lipán, quatre mille deux cents mètres au sommet, on croit que la voiture ne va jamais passer et puis si. En bas attend Purmamarca, et son *Cerro de los Siete Colores*, la montagne aux sept couleurs. Je m'attendais à une exagération touristique. C'était en dessous de la réalité. Des strates ocre, rouge, vert, violet, moutarde, empilées comme si un enfant géant avait renversé sa boîte de pastels. Le meilleur moment, c'est tôt, au réveil, quand le soleil rasant fait ressortir chaque teinte. Le village en dessous, minuscule, avec son marché d'artisanat sous les arcades, ses tissus, ses ponchos, ses colliers.

Purmamarca est aux portes de la Quebrada de Humahuaca, cette longue vallée classée à l'Unesco qui remonte plein nord vers la Bolivie, jalonnée de villages où la culture andine bat encore fort. Je n'ai fait qu'y goûter cette fois, c'est une histoire à part entière, et je vous en garde le récit ailleurs, dans [la Quebrada de Humahuaca](/destinations/andes-nord/quebrada-de-humahuaca.html). Sachez seulement qu'après le blanc des salars et le rouge des gorges, ces montagnes rayées vous laissent sans arguments.

## Ce que la carte ne dit pas

Ce qui reste, après le Nord, ce ne sont pas les paysages. Enfin si, mais pas seulement. Ce sont les gens. La dame de Cachi qui m'a offert une *humita*, une papillote de maïs frais cuite dans sa feuille, parce que je regardais son étal avec trop d'insistance. Le patron d'une *peña* à Salta, ces bars où l'on chante le folklore le soir, qui m'a fait monter sur scène pour taper dans les mains sans que je proteste assez fort. Les gauchos à cheval dans la Cuesta del Obispo, chapeau sur les yeux, qui saluent d'un doigt levé. Il y a dans le Nord une dignité tranquille, une lenteur qui n'est pas de la paresse mais du respect, pour la terre, pour le temps, pour l'invité.

Un mot pour celles et ceux qui préparent ce voyage : le Nord se pense en boucle, mais aussi en respirations. Prévoir large sur les temps de route, dormir une nuit en altitude avant de monter plus haut, ne pas enchaîner Salinas et Cachi dans la même journée sous prétexte que ça tient sur la carte. Ça tient sur la carte. Ça ne tient pas dans un corps. Pour caler tout ça sans y laisser sa peau, j'avais griffonné un canevas en amont, dans l'esprit de [cet itinéraire](/preparer-voyage/transport-itineraires/itineraire-argentine.html), quitte à en jeter la moitié une fois sur place, ce que j'ai fait, et c'était la meilleure décision du voyage.

La Ruta 40 traverse tout ça et continue bien au-delà, vers le sud, vers Mendoza, vers la Patagonie ; c'est un fil rouge du pays entier, et je lui ai consacré ses propres pages du côté de [la Ruta 40](/preparer-voyage/transport-itineraires/route-40-argentine.html). Si le vin de Cafayate vous a mis en appétit, sachez que l'autre grande région viticole d'altitude, plus au sud, mérite le détour à son tour, j'en parle dans [Mendoza et les Andes](/destinations/andes-nord/mendoza.html). Le Nord n'est pas une fin. C'est une entrée en matière.

## La boucle, étape par étape

Voici, en gros, comment s'est dessinée ma boucle. Les distances sont indicatives, les points forts subjectifs, et l'ordre n'a rien d'obligatoire, beaucoup la font dans l'autre sens. À vous de la déplier selon vos jours et votre souffle.

| Étape | Distance depuis l'étape précédente | Points forts |
|---|---|---|
| Cafayate | ~185 km depuis Salta | Quebrada de las Conchas, vin torrontés d'altitude, bodegas familiales |
| Cachi | ~160 km par la Ruta 40 | Village blanc, bois de cactus, parc Los Cardones, Cuesta del Obispo |
| San Antonio de los Cobres | ~135 km (via la puna) | Quebrada del Toro, Tren a las Nubes, altitude ~3 800 m |
| Purmamarca | ~200 km via les Salinas Grandes | Salar blanc, Cerro de los Siete Colores, marché andin |
| Humahuaca | ~125 km plein nord | Quebrada Unesco, villages quechuas, retour vers Salta |

Je suis rentrée à Salta par la vallée, le soir, la voiture rouge de poussière, la tête pleine de couleurs qui n'existent pas dans les catalogues. Sur la Plaza 9 de Julio, les orangers étaient toujours là, les cloches ont sonné, et j'ai commandé une dernière empanada. La *repulgue* était impeccable. J'ai reconnu la main. On finit par reconnaître les mains, dans le Nord. C'est peut-être ça, au fond, avoir voyagé.
